Par M. Alfred Kuen
Si nous voulons parler du chrétien et de la musique, nous devons, en priorité, nous demander ce que la Bible en dit. Car, pour un chrétien, ce qui importe ce ne sont pas les opinions des autres ni les impressions personnelles, mais ce que Dieu nous dit : “Examinez ce qui est agréable au Seigneur” (Éphésiens 5:10, cf. 2 Corinthiens 5:9).
Est-ce que la Bible a quelque chose à nous dire au sujet de la musique ? Certes oui ! Elle occupe même une place importante dans la Parole : plus de 575 passages répartis sur 44 livres en parlent, surtout dans l'Ancien Testament. Elle est le seul art que les anciens Israélites semblent avoir pratiqué dans une large mesure. Musique vocale et instrumentale, religieuse et profane, bienfaisante ou maléfique : tous les aspects actuels du domaine musical sont abordés dans la Parole de Dieu.
Avant la création de l'homme
De quand date la musique ? La Bible nous répond : d'avant la création de l'humanité. En effet, le Seigneur demande à Job : “Où étais-tu quand je posais les fondations du monde... Quand les étoiles du matin éclataient en chants d'allégresse, alors que tous les fils de Dieu poussaient des cris de joie ?” (Job 38:4,7). Les “étoiles du matin” représentent peut-être des personnages célestes comme les “fils de Dieu” dans la phrase parallèle. Nous voyons que, de toute éternité, la musique servait à exprimer la joie et la gloire de Dieu.
Elle servait aussi à la réjouissance des êtres créés par Dieu. Dans Ézéchiel 28, l’Éternel s'adresse à un “chérubin protecteur placé sur la sainte montagne de Dieu” (v.16), “plein de sagesse, parfait en beauté,” qui était “en Éden, le jardin de Dieu” (v.12-13) “jusqu'au jour où l'iniquité fut trouvée” en lui (v. 15). Beaucoup d'exégètes évangéliques pensent que ce texte pourrait s'appliquer à Lucifer, c.à.d. à Satan avant sa chute. Ézéchiel lui rappelle : “Tes tambourins et tes flûtes étaient à ton service, préparés pour le jour (ou : au jour) où tu fus créé” (v.13b).
Les débuts de la musique instrumentale
La musique apparaît dès les premières pages de la Bible. Lorsqu'un sujet revient fréquemment dans la Parole de Dieu, sa première mention est souvent importante car elle donne l'orientation pour la suite. Dans Genèse 4:20-22 nous trouvons la première spécialisation des activités humaines. Lemek eut trois fils : le premier, Yabal, fut l’ancêtre des éleveurs nomades, le troisième, Toubal-Caïn, forgeait tous les outils de bronze et de fer. C'étaient les pères de l'agriculture et de l'industrie, deux activités essentielles au bien-être de l'humanité. Et quelle sera la contribution du deuxième fils ? “Si nous posions cette question à des chrétiens, dit John Blanchard dans une conférence, pas un sur mille ne devinerait qu'il fut le premier musicien.” Et pourtant, c'est bien ce que nous lisons “Youbal fut l'ancêtre de tous ceux qui jouent de la harpe et du chalumeau” - et peut-être aussi, comme le dit Victor Hugo : “le père de ceux qui passent dans les bourgs, soufflant dans des clairons et frappant des tambours.”
Ces versets nous rappellent que la nourriture et l'artisanat ne suffisent pas à répondre aux besoins de l'homme. Entre ces deux sortes d'occupations, la Bible cite la musique. Sam Rotman, un pianiste américain, disait : “Dans ces quelques versets, Dieu nous révèle qu'il n'est pas suffisant de pourvoir aux besoins matériels de l'homme ; il lui faut, en plus, quelque chose pour satisfaire son sens esthétique. Depuis l'origine, la musique a été plus qu'un passe-temps plaisant mais inutile. Dieu a créé l'homme avec certains besoins esthétiques qui peuvent le mieux être satisfaits par la musique ; dans son amour et sa sagesse, il a répondu à ce besoin.” (Banner of Truth Janvier 1977).
Faudrait-il proscrire les instruments de musique du culte parce qu'ils ont été inventés par un descendant de Caïn ? Mais alors il faudrait aussi condamner Abraham, Isaac et Jacob puisque Youbal fut aussi “le père de ceux qui habitent sous des tentes et près des troupeaux.” (v. 20) Toubal-Caïn, de la même lignée, fut l'inventeur des “instruments d'airain et de fer” (v. 22). Ceux qui sont contre les instruments de musique refusent-ils aussi les produits de l'industrie ? Dieu, en tout cas, ne semble pas avoir été offensé par cette origine “douteuse” des instruments de musique : il appréciait la lyre de David et demandait aux Israélites d'utiliser la trompette, le chalumeau, le luth et la harpe pour appuyer les louanges qui lui étaient adressées (Psaume 150 : 3-4).
La musique dans la vie d'Israël
La musique a joué un grand rôle dans la vie du peuple de Dieu. Elle était associée à tous les aspects de l'existence : on chantait aux jours de joie comme aux jours de deuil, au culte, au foyer, et pendant les travaux des champs
a ) La musique dans la vie quotidienne
On chantait aux moissons et aux vendanges (Ésaïe 9:2; 16:10; Jérémie 31:4-5), au moment des départs (Genèse 31:27) comme au temps des retrouvailles (Juges 11:34-35 ; cf. Luc 15:25). Il fallait célébrer par des chants la découverte d'une source (Nombres 21:17), comme le retour du printemps : “Les fleurs paraissent sur la terre, le temps de chanter est arrivé” (Cantiques 2:12). Il y avait des chanteurs et des chanteuses à la cour du roi (2 Samuel 19: 35; Ecclésiaste 2:8). Philon nous dit que les Juifs passaient souvent toute la nuit à chanter des cantiques et d'autres chants.
Quelle diversité parmi les textes consignés dans la Bible : chants de marche (Nombres 10: 35-36, 2 Chroniques 20: 21) dont les “psaumes des degrés” chantés lors des pèlerinages aux grandes fêtes de Jérusalem (Psaume 121-134), chants de travail (Nombres 21:16-18; Juges 9:27; Ésaïe 5:1; 27:2; 65:8; Jérémie 25:30; 48: 33; Osée 2:17). On chantait aussi bien pour marquer la pose de la première pierre d'une maison (Zacharie 4: 7) que pour celle de la pierre angulaire (Job 38:7). Il y a des chants d'amour (Psaume 45; Cantiques des cantiques 2:14; 5:16; Ézéchiel 33:32) et des chansons à boire (Job 21:12; Psaume 69:13; Ésaïe 24:9; 33:11), des chants pour danser (1 Samuel 18:6-7; 21:12; 29:5; Psaume 26:6; 68:26; 87). Même pour se moquer des autres, on les “mettait en chansons” (Job 30 :9; Lamentations 3 :14,63).
b ) La musique dans la joie
Les plus anciennes mentions de la musique et des chants plus ou moins improvisés sont associées aux guerres (Nombres 21:11-15 ; 21: 27, 30) et aux victoires remportées par l'Éternel en faveur de son peuple (Exode 15: 1; Juges 5: 1, 11, 34s; 1 Samuel 18:6; 21:12; Ésaïe 14:4). Les femmes accueillaient le vainqueur avec des tambourins et des danses ; généralement, elles chantaient en chœurs alternés. Au temps de la royauté, cette tradition s’est maintenue : après sa victoire, Josaphat est monté au Temple au son des chants, des harpes et des trompettes (2 Chroniques 20:28). Pendant les fêtes (Genèse 31:27) et tout spécialement aux mariages (2 Samuel 19:35; Psaume 45 :9; Ésaïe 24: 8; Ecclésiaste 2:8; Matthieu 11:17), on chantait “au son des tambourins, de la harpe et du chalumeau” (Job 21:12; Psaume 30:12; Ésaïe 5:12; 24:8-9; Jérémie 25:10; 31:4,19; Amos 6:5). Cette énumération ne couvre pas l'ensemble des instruments utilisés dans ces occasions, elle donne des exemples des trois catégories d'instruments : percussions, cordes et instruments à vent. “La harpe et le luth, le tambourin, la flûte... animent leurs festins.” (Ésaïe 5:12). Le couronnement des rois était une occasion particulière pour faire de la musique (2 Samuel 15:10; 1 Rois 1:40; 2 Rois 9:13; 11:14; 2 Chroniques 23:11). La sortie de Babylone (Ésaïe 48:20; Psaume 126:5) comme la délivrance définitive des rachetés (Ésaïe 35:10) sera marquée par des chants joyeux.
c ) La musique dans le deuil
Aux enterrements, le chant des élégies funèbres était de rigueur (2 Samuel 1:18-27; 3:33; 2 Chroniques 35:25). L'Israélite le plus pauvre devait faire venir au moins deux joueurs de flûte pour l'enterrement de sa famille (Mishnajoth 4); les riches louaient un ensemble instrumental et des chanteurs professionnels (cf. Matthieu 9:23).
d ) La musique dans la vie religieuse
La musique accompagnait l'exercice du ministère prophétique. Du temps de Samuel, il y avait des troupes de prophètes jouant sur des luths, des harpes, des tambourins et des sistres (1 Samuel 10:5; 16:16s; 19:20-24). Élisée demande qu'on lui amène un joueur de harpe pour pouvoir exprimer ce que Dieu lui inspirait (2 Rois 3:15). La musique était aussi employée pour chasser les mauvais esprits (1 Samuel 16:16; 18 :10). Elle était associée au culte régulier du Temple. Par ordre de Dieu, elle faisait partie du culte : “Dans vos jours de joie, dans vos fêtes et vos nouvelles lunes, vous sonnerez des trompettes, en offrant vos holocaustes et vos sacrifices d'action de grâce, et elles vous mettront en souvenir devant votre Dieu.” (Nombres 10:10). Au moment du transport de l'arche à Jérusalem, “David et toute la maison d'Israël jouaient devant l'Éternel sur toutes sortes d'instruments de bois de cyprès, sur des harpes, des luths, des tambourins, des sistres et des cymbales” (2 Samuel 6: 5) - et la liste est loin d'être close : les musicologues ont répertorié une trentaine d'instruments de musique en usage chez les Hébreux. Tous cependant n'étaient pas utilisés par le peuple, David a restreint l'usage de certains d'entre eux au culte du Tabernacle.
Sabbats et fêtes
Les chants et la musique retentissaient surtout pendant les sabbats et les fêtes. Dès le matin, on chantait un psaume qui variait selon le jour de la semaine. Le matin du sabbat, les Lévites chantaient les premiers versets du Psaume 105. La journée était divisée en six périodes. Chacune d'elles était introduite par le chant de quelques versets du cantique de Moïse (Psaume 90: 1-6, 7-13, 14-18...). Le soir, les Lévites clôturaient la journée en chantant le Psaume 96.
Chaque fête était célébrée par un psaume particulier. À la Pâque, les psaumes du Hallel résonnaient dans les maisons. Lors de la fête des Tabernacles, l'assemblée entonnait le Psaume 118 en marchant autour de l'autel. Un peu plus tard, jeunes gens et jeunes filles chantaient des chœurs antiphonés et exécutaient des danses. Le dernier jour, “le grand jour de la fête”, un prêtre allait puiser de l'eau dans une cruche d'or à l'étang de Siloé. À son retour, le peuple l'accueillait à la porte de la ville en chantant : “Vous puiserez de l'eau avec joie aux sources du salut” (Ésaïe 12:3). Pendant qu'il versait solennellement cette eau sur l'autel, les autres prêtres sonnaient de la trompette et les Lévites chantaient le Hallel accompagnés par des flûtistes. Ce cadre nous permet de mieux comprendre la parole de Jésus dans Jean 7:37. Le soir de ce jour, la fête se prolongeait jusqu'au premier chant du coq. Tous, hommes et femmes, se rassemblaient dans la grande cour du Temple. À la lumière des flambeaux, danses et chants antiphonés se succédaient, rythmés par les instruments des Lévites.
Au temps de David
David est resté le chantre de l'Éternel par excellence : il jouait sur la lyre lorsqu'il gardait ses moutons; plus tard, Dieu permit que par son jeu le mauvais esprit quittât Saül (1 Samuel 16:23). David a chargé les Lévites de chanter et de jouer pendant que l'on ramenait l'arche de l'alliance à Jérusalem. À cette occasion, il a organisé le premier orchestre comprenant 24 instrumentistes jouant du luth, de la harpe (lyre), des cymbales et des trompettes (1 Chroniques 15:16-22). Notons cependant qu'il ne s'agissait pas d'un genre de musique de marche, le texte parle clairement de louanges à l'Éternel. Les instruments inventés par David (Amos 5:23) servaient à accompagner les chants. C'étaient “des instruments pour les cantiques en l'honneur de Dieu” (1 Chroniques 16:42) “faits en l'honneur de l'Éternel par le roi David pour le chant des louanges de l'Éternel” (2 Chroniques 7:6; cf. Amos 6: 5 ; Néhémie 12:27). On s'en servait aussi pour apporter à Dieu une offrande musicale : “Nous ferons résonner les cordes de nos instruments tous les jours de notre vie dans la maison de l'Éternel.” (Ésaïe 38:20).
Plus tard, David établit 4 000 Lévites “pour louer l'Éternel avec les instruments” (1 Chroniques 23:5) chaque matin et chaque soir (v. 30) dans le Tabernacle. Ils étaient formés pendant dix ans pour leur service et n'entraient en fonction qu'à l'âge de 30 ans (1 Chroniques 23:3). Les chantres étaient divisés en 24 classes de 12 hommes dans lesquelles on comptait 288 Lévites “experts concernant le chant de l'Éternel, tous enseignants” (1 Chroniques 25:7) Ils apprenaient la musique à leurs frères. Asaph, Héman et Jéduthun dirigeaient le chœur. Ils donnaient le signal du départ avec leurs cymbales. Huit autres musiciens conduisaient la mélodie avec le kinnor (lyre). Ils étaient soutenus par six groupes de harpistes.
Dans le Temple de Salomon
Sous le règne de Salomon, on constitua un grand orchestre pour l'inauguration du Temple : 120 sacrificateurs sonnaient de la trompette pendant qu'une chorale nombreuse chantait “s'unissant d'un même accord pour louer et célébrer l'Éternel en faisant retentir les trompettes, les cymbales et les autres instruments.” (1 Chroniques 5 :13). Dieu a manifesté son approbation de ce chant en remplissant le Temple de la nuée de Sa gloire (v.14).
Après la mort de Salomon, Jéroboam empêcha les Lévites d'accomplir leurs fonctions, alors ils “abandonnèrent leurs banlieues et leurs propriétés et vinrent en Juda et à Jérusalem.” (1 Chroniques 11:14). Chaque fois que le culte refleurit sous l'un des rois réformateurs de Juda, ils sont là pour louer l'Éternel “avec les instruments de David... et au moment où commença l'holocauste, commença aussi le chant de l'Éternel, au son des trompettes et avec accompagnement des instruments de David, roi d'Israël. Toute l'assemblée se prosterna, on chanta le cantique, et l'on sonna des trompettes. Puis le roi Ézéchias dit aux Lévites de célébrer l'Éternel avec les paroles de David et du prophète Asaph; et ils le célébrèrent avec des transports de joie. “ (2 Chroniques 29:26-30). Sous Josias, de même, “les chantres étaient à leur poste, selon l'ordonnance de David.” (2 Chroniques 35:15).
Lors de l’exil
Lors de l'exil (vers le VIe siècle avant J.C.), le chant passa du Temple aux synagogues. Non seulement on continuait à y chanter les psaumes, mais tout le reste de l'Écriture et la Michnah aussi étaient lus en chantant. (Megillah 32a). S. Haïk Vantoura a toutefois démontré que le chant de la synagogue n'était pas identique à celui que l'on avait pratiqué au Temple : il n'y avait plus de musiciens professionnellement formés, le souci majeur n'était plus le culte mais l'étude des Écritures, on prenait donc pour le chant l'un des fidèles de la communauté qui avait “une belle voix”. Les traditions se diversifièrent, déviant de plus en plus du chant sacré du Temple. C'est du chant synagogal que serait dérivé, selon S. Haïk Vantoura, le plain-chant chrétien (p.161-166).
Après l'exil
Après l'exil, le roi perse a donné ordre de pourvoir journellement aux besoins des chanteurs (Néhémie 11:23; 12:47; 13:10; cf. Ésaïe 6:8; 7:20s.). 148 chanteurs revinrent de la captivité (Néhémie 7:44;128 selon Esdras 3:10). La dédicace du Temple reconstruit fut marquée par des chants et de la musique (Néhémie 12: 27). Les femmes participaient à la chorale du Temple. Esdras parle de “deux cents chantres et chanteuses” (2:65; cf. Néhémie 7:67). Selon 1 Chroniques 25:5s., Héman avait trois filles instruites pour le chant dans la Maison de l'Éternel (cf. Psaume 68:25).
Le Talmud décrit la manière de chanter les psaumes dans le second Temple à un signal donné par les cymbales, douze Lévites se levaient et, sur les marches d'un grand escalier menant du parvis des Juifs à celui des prêtres, ils jouaient sur 9 lyres, 2 harpes et une cymbale, pendant que les prêtres répandaient les libations de vin. Des Lévites plus jeunes jouaient d'autres instruments et d'autres encore chantaient. Les pauses (sélah) des psaumes ou ses divisions étaient ponctuées par des sonneries de trompettes de prêtres postés de part et d'autre des cymbales (d'après Ken Osbeck, 80, p.19). Parfois des flûtes accompagnaient cet orchestre. Les chantres reçurent du roi Agrippa le privilège de porter l'habit blanc, insigne des prêtres (Josèphe Ant. XX 9. 6; cf. 2 Chroniques 5:12). Selon I. Adler, il fallait un minimum de 12 chanteurs et instrumentistes pour célébrer un culte au Temple (art. Musique juive dans Encyclopédie Fasquelle T. II, p. 641).
Solistes et instrumentistes
Dès sa première mention, le chant est associé aux tambourins et aux danses. Les instruments avaient certainement été rapportés d'Égypte où ils étaient connus depuis plusieurs siècles. Les documents égyptiens de l'époque représentent de nombreux instruments de percussion à côté de trompettes, harpes, lyres, clarinettes doubles et haut-bois de différentes sorte. En principe, le chant sera toujours accompagné d'instruments : le mot psaume (gr.: psalmos) désignait primitivement un chant accompagné à lyre et destiné au culte. Dans 2 Chroniques 5:12, tous les chantres étaient munis d'instruments (cf. 2 Chroniques 7 :1). Pour le Psaume 68, nous voyons trois groupes dans la procession qui montait au sanctuaire : “En tête vont les chanteurs, puis ceux qui jouent des instruments, au milieu, des jeunes filles battant du tambourin” (v. 25). Cela nous permet d'imaginer une manière de pratiquer la musique dans le peuple d'Israël.
a ) Les solistes
Dans le culte, il y avait place pour le chant de solistes, pour celui d'un chœur et pour le jeu des différentes classes d'instruments. Lorsque David dit “Je chanterai...” (Psaume 7:18; 9:3; 13:6; 18:50; 59:17...), il ne veut pas dire par là : “Je chanterai dans mon cœur”, ou: “Je dirai des poèmes qui sonnent musicalement”, puisqu'il évoque dans le même contexte le son de la trompette (Psaume 27:6), le luth et la harpe (Psaume 108: 3). Il chantait certainement en s'accompagnant lui-même : “ Je chanterai, je ferai retentir mes instruments” (Psaume 57:8; 108:2). En disant au Seigneur : “'Tu seras dans la grande assemblée l'objet de mes louanges” (Psaume 22:26; cf. 35:18). David prévoyait ce chant de louange adressé à l'Éternel. L'expression lamenazzeah (“au chef des chantres”) qui revient 55 fois dans les Psaumes (et dans Habbaquq 3 :19) a parfois été interprétée comme se rapportant à un passage à chanter en solo. Parfois le psaume entier était chanté ainsi, le chœur donnant seulement les réponses. C'est ce qui explique aussi le passage du singulier au pluriel (Psaume 5:1-11, 12-13; 9:1-10, 11-13, 14-15, 16-21).
b) La musique instrumentale
Les instruments d'accompagnement du chant sont nommés dans le Psaume 98 : “Chantez à l'Éternel avec la harpe ! Avec la harpe chantez des cantiques! Avec les trompettes et au son du cor, poussez des cris de joie devant le roi, l'Éternel. “ (v. 5-6). Parfois, les Psaumes précisent quels genres d'instruments conviennent pour l'accompagner : “avec instruments à cordes” (Psaume 4), “ avec les flûtes “ (Psaume 5), “ sur la harpe à huit cordes “ (Psaume 6). “ Cela implique qu'il faut prendre soin d'adapter la musique au style ou à l'atmosphère des paroles. “ (D. Kidner). D'autres fois, la louange s'exprimait au moyen des instruments seuls : “ Louez l'Éternel... au son de la trompette... avec le luth et la harpe... avec les instruments à cordes et le chalumeau... avec les cymbales sonores, les cymbales retentissantes. “ (Psaume 150: 3-5). Parfois, les instruments jouaient seuls des “préludes”. Le psalmiste “ouvre son chant au son de la harpe” (Psaume 49:5).
Nous trouvons donc les différentes familles d'instruments : à cordes, à vent et à percussion, utilisés pour la gloire de Dieu (cf. Psaume 87:7;149:3). Cependant, souvenons-nous que, des 8 groupes d'instruments mentionnés dans l'Ancien Testament, la moitié seulement avait accès au Temple. Seuls les descendants de Lévi avaient le droit de jouer dans le sanctuaire, et ils devaient le faire d'une certaine manière, appropriée au culte. Cela nous apprend qu'il y avait des critères fixés par Dieu pour l'utilisation des instruments de musique et que chacun ne peut pas faire ce qui lui semble bon pour l'honorer.
L'orchestre du Temple comprenait une majorité d'instruments à cordes aux sons doux et relativement faibles (harpes et lyres); même avec de nombreux instruments, les voix n'avaient donc aucune peine à se faire entendre. Les musiciens s'exerçaient journellement, aussi, lorsqu'ils jouaient ensemble, c'était “d'un même accord (ou: comme s'il n'y avait qu'un seul homme)” (2 Chroniques 5:13). On a donné de nombreuses explications du mot sélah qui revient 71 fois dans l'Ancien Testament dont 39 fois dans les Psaumes. La Michnah nous dit qu'elle annonçait un intermède instrumental introduit par un signal de trompette pendant lequel avait lieu un acte cultuel important marqué par le prosternement de toute l'assemblée (Talmud Tamid VIII. 3; T.-B. Erubin 54a).
Caractère de la musique hébraïque
a) Une découverte sensationnelle
Il y a peu de temps encore, on ignorait presque complètement le caractère de la musique hébraïque. Tout au plus pouvait-on supposer qu'elle devait être semblable à celle encore pratiquée par les habitants de ces contrées de l'Orient, c'est-à-dire une musique monodique chantée parfois à l'octave, l'harmonie au sens actuel du terme étant inconnue dans toute l'antiquité. Les découvertes de Mme Suzanne Haïk Vantoura ont jeté une lumière nouvelle sur ce sujet. Elles ont été appréciées fort élogieusement par les personnalités les plus éminentes du monde musical et du judaïsme contemporain, même si elles ne se sont pas imposées à tous les spécialistes.
b ) Des signes énigmatiques
Les hébraïsants avaient depuis longtemps remarqué qu'en plus des points indiquant les voyelles (datant des Massorètes), les Bibles hébraïques portent, au-dessus et en dessous des lettres, de petits signes dont on ignorait le sens. S'agissait-il de notations syntaxiques destinées à marquer la séparation ou l'enchaînement des mots? C'est la théorie longtemps admise par certains exégètes, mais aucun système cohérent ne put être trouvé. D'autres hébraïsants y voyaient des notations musicales. Ainsi L. Algazi écrit dans le Dictionnaire de la musique (Larousse, T I, p. 491 )” Les tropes “ (accents) doivent être considérés comme la partie la plus ancienne de la tradition musicale juive, et sans doute, comme le seul vestige de la musique exécutée au Temple de Jérusalem avant sa destruction, en l'an 70. “ Mais personne n'avait encore réussi à déchiffrer ces signes qui figurent dans les plus anciens manuscrits - y compris ceux qui furent découverts sur les bords de la Mer Morte.
Après de longues et patientes recherches, S. Haïk Vantoura parvint à échafauder un système attribuant une fonction différente aux signes qui figuraient au-dessus des mots, et à ceux qui accompagnent les lignes en dessous. “Les signes inférieurs, dit-elle, sont les degrés constitutifs d'une échelle (terme assimilable à ce que nous appelons une “gamme” actuellement). Ces degrés sont espacés selon les normes qui sont encore les nôtres, déjà fixées au moins deux millénaires avant notre ère. Il semblera curieux qu'en chantant la “gamme de do”, si vulgarisée de nos jours, on égrène aussi les degrés de l'échelle dite “lydienne”, support des degrés fondamentaux du système prosodique. Des textes cunéiformes découverts très récemment (1968) attestent pourtant sans équivoque cette totale similitude entre l'échelle babylonienne qui n'est autre que l'échelle lydienne et notre mode majeur.” (p. 48-49). Les signes supérieurs sont des notes ajoutées marquant les “inflexions tonales de la mélodie” (p. 52). Comme la musique se modelait fidèlement sur le texte et que toutes les syllabes avaient la même durée, il n'était pas nécessaire d'avoir des signes rythmiques.
Grâce à une étonnante concision des symboles, “ la notation passe presque inaperçue”, mais elle permet de retrouver la mélodie sur laquelle se chantait n'importe quel texte biblique. En effet, toute la Bible (Ancien Testament) était chantée. Il existait deux systèmes poétiques (p. 47), mais les signes sont les mêmes pour les deux systèmes. Dans cette “cantilation biblique, la musique - bien que pleinement constituée - ne se distingue pas par une vie propre, indépendante, mais est le pur reflet du sens relatif des mots; animant ainsi le texte verbal d'une seconde vie, sorte d'écho enrichissant. “ (p. 51).
c ) La chironomie
En fait, comme l'auteur l'a démontré, ces signes ne sont que la transposition graphique de gestes en usage depuis les temps les plus reculés : la chironomie (p. 20), qui est une méthode utilisée encore aujourd'hui dans certaines écoles chez nous et dans différents peuples pour l'apprentissage d'une nouvelle mélodie; à chaque ton de la gamme correspond un geste particulier de la main. Les dessins conservés dans les tombeaux égyptiens montrent des chironomes assis devant les musiciens et leur commandant des notes précises. Sur un relief mural d'une tombe de la V e dynastie, les quatre chironomes assis devant les flûtistes et le harpiste font le même geste : les instrumentistes jouent donc à l'unisson. Sur une autre scène, les chironomes effectuent des gestes différents correspondant à des sons différents (Vantoura p. 94s.). Or, on a trouvé que:
les Égyptiens notaient leur chironomie,
les Babyloniens avaient consigné par écrit deux mille ans avant notre ère, les données de leur système tonal; les prêtres védiques avaient fixé, comme les Égyptiens, par une notation, leurs figures chironomiques; Ptolémée, selon Jean de Damas, notait également les figures gestuelles.
La Bible fait plusieurs fois allusion à la chironomie. Elle “stipule” l'usage “des deux mains” à la période de David... À diverses reprises, elle est ensuite plus ou moins explicitement évoquée: “selon l'ordre de David” sera-t-il précisé sous le règne de Josias (VIIe siècle avant notre ère. 2 Chroniques 35:15)... “d'après les mains de David”, disent textuellement les Chroniqueurs... c'est-à-dire “selon la chironomie de David.” (p.151-152) Sous le règne de David, l'exécution d'une œuvre imposante de musique liturgique était placée sous la direction de trois chefs de chantres, exerçant eux-mêmes sous celle du roi en personne (1 Chroniques 25:2, 3, 4, 7)... il est dit que l'un des chefs ne dirigeait qu'avec “la main” (p.108). Ce sont ces gestes chironomiques que les signes des Bibles hébraïques ont notés. Il suffisait donc d'attribuer à chaque signe une note pour reconstituer la musique de toute la Bible. Il serait trop long ici d'entrer dans le détail de la méthode par laquelle Mme Haïk Vantoura a redécouvert la valeur de chaque signe. Elle l'explique sur plusieurs centaines de pages dans son livre “ La musique de la Bible révélée” et l'illustre par une cassette et un disque restituant des exemples de musique reconstruite.
d ) L'origine de cette musique
Restait à déterminer l'origine de cette musique ? Comme les manuscrits sur lesquels figurent ces signes datent du Moyen-Âge (trois d'entre eux furent confectionnés entre 935 et 1008), on a suggéré que la musique datait de cette époque. S. Haïk Vantoura démontre que c'est impossible. (p.126)
La découverte des manuscrits de la Mer Morte comportant les mêmes signes réfute péremptoirement cette hypothèse. La musique consignée dans la Bible daterait-elle donc du retour de l'exil ? Pour certaines parties de la Bible, sans doute. Mais, pour d'autres, elle devrait être encore plus ancienne. Le soin jaloux avec lequel les Juifs veillaient au maintien des traditions ancestrales est un gage de l'ancienneté de ces musiques. “ Si la cantilation que nous jugeons originelle ne datait, par hypothèse, que de cette période postérieure, comment admettre que les Hébreux d'alors, en leur attachement obstiné à une tradition pour la préservation de laquelle ils ne redoutaient pas les tortures ni même la mort, aient admis que des novateurs insoucieux du legs, renouvellent de fond en comble le “répertoire” de la cantilation sacerdotale... Il y eut toujours au pays de la révélation... une poignée de fervents pour veiller... à la préservation du patrimoine sacré... et en même temps à sa musique, puisque les textes saints, dans l'antique Judée comme ailleurs en ce temps, étaient toujours chantés.” (p. 37-38).
Tout porte donc Mme Haïk Vantoura “à identifier ces monodies retrouvées à la musique même du Temple de Jérusalem, préservée par cette scrupuleuse tradition des chantres consacrés.” (p.17-18). Lorsque “ des livres nouveaux s'ajoutaient au patrimoine sacré, des musiques nouvelles étaient créées pour ces livres récents. Mais... ces mélodies étaient pieusement conçues selon les modèles révérés... Il n'appartient pas à chacun d'innover.” (p. 38).
L'origine de la cantilation doit remonter à l'époque de l'Exode : “C'est sans doute lorsque Moïse remit solennellement aux Lévites le “Pentateuque” (les 5 premiers livres de la Bible), rédigé de sa main au terme de l'Exode (Deutéronome 31: 9) que ceux-ci, qui avaient reçu pour mission de le lire au peuple tous les sept ans (Deutéronome 31:10-11), apprirent à le cantiler.” (p.135). Ainsi, c'est “l'âme de la Bible que nous restitue la cantilation retrouvée du Temple de Jérusalem.” (p. 26).
Différentes sortes de chants pratiqués dans les temps bibliques :
Le Talmud distingue trois sortes de chants :
la psalmodie et le chant responsorial (roché pérakim)
le chant antiphoné (bahadé hadadé)
la cantilation (hakri'ya)
Quelle est la différence entre le chant antiphoné et le chant responsorial ?
Dans le premier, deux chœurs alternent; dans le second, un chœur ou toute l'assemblée répond à un soliste. Le chant alterné date d'une époque très ancienne. Nous le trouvons déjà dans 1 Samuel 21:12; 28:6-7; 29:5 (Cf. Deutéronome 27:14-26). Nous en trouvons un exemple sous le règne de David lorsqu'il “chargera pour la première fois Asaph et ses frères de célébrer les louanges de l'Éternel” (1 Chroniques 16:7). Le soliste ou le chœur chantait les paroles du psaume transcrites dans les versets 8-35, ensuite tout le peuple chantait ce refrain qui revient à la fin de chaque livre du Psautier (v. 36; Psaume 41:14; 72:19; 89:53 et 106:48): “Amen! Louez l'Éternel! “(v. 36). Dans le même Psaume, nous trouvons un autre refrain qui revient souvent : “Louez l'Éternel car il est bon. Car sa miséricorde dure à toujours” (1 Chroniques 16:34; cf. Psaume 106:1; Esdras 3:11). Probablement, Asaph chantait la première ligne et le chœur ou l'assemblée la seconde. Le Psaume 136 est caractéristique à cet égard : le refrain revenant à chaque verset alterne avec l'histoire des interventions de Dieu dans la vie du peuple. Le Psaume 118 est très précis quant aux groupes de chanteurs chargés de reprendre le refrain : “Qu'Israël dise : Car sa miséricorde dure à toujours ! Que la maison d'Aaron (c.à.d. les prêtres et les Lévites) dise : Car sa miséricorde dure à toujours ! Que ceux qui craignent l'Éternel (les “craignant- Dieu” c.à.d. les païens assimilés jusqu'à un certain degré au peuple d'Israël) disent : Car sa miséricorde dure à toujours !” (v. 2-4).
Le chant antiphoné est mentionné après l'exil dans Néhémie 12. Au verset 8 il est question des Lévites qui “dirigeaient le chant des louanges” et au verset 9, de deux autres Lévites qui, avec leurs frères, “étaient en fonction vis-à-vis d'eux” (Colombe) ou “alternaient avec eux” (Maredsous), “formaient le chœur des répondants “ (P. de Beaumont). Au verset 24, même mention de deux chœurs qui se tenaient les uns en face des autres. “ Ils étaient chargés de louer et de célébrer l'Éternel selon l'ordre (les instructions) de David, homme de Dieu, groupe par groupe” ou “en groupes alternés, un chœur répondant à l'autre” (Jérusalem).
Lors de la dédicace des murailles de la ville, on fit venir les Lévites de toutes leurs localités “afin que l'on puisse célébrer l'événement dans la joie par des chœurs de louanges et le chant de cantiques accompagnés de cymbales, de luths et de harpes” (v. 27). À cette occasion, Néhémie constitua “ deux grands chœurs” (v. 31). Après avoir parcouru les remparts en sens opposés, ils se retrouvèrent près du Temple où les sacrificateurs jouèrent de leurs trompettes et “les chœurs firent résonner leurs cantiques à pleines voix” (v. 42).
D'autres exemples de chœurs antiphonés nous sont donnés dans 1 Samuel 18:6-7 et Esdras 3:10-11.
Toutes ces manifestations se passaient sous le regard de Dieu, pour sa gloire et pour la joie de ses enfants. Mais la Bible mentionne aussi d'autres musiques dont les effets sont loin d'être spirituels.
Du mauvais usage de la musique
Dans le livre de l'Exode, par exemple, il est question de la musique que les Israélites firent après avoir dressé le veau d'or. Josué l'interpréta comme “un bruit de bataille” (Exode 32:17). Elle devait donc avoir un caractère agressif, mais Moïse répondit : “Ce n'est ni le bruit de cris de victoire, ni le bruit de cris de défaite : j'entends un bruit de chants. “ Puis il vit le veau d'or et les danses autour de l'idole. L'apôtre Paul relève un autre effet de cette musique : “puis ils se levèrent pour se divertir” (1 Corinthiens 10:7 citant Exode 32 : 6) et il précise le genre de “ divertissement “ auquel le peuple se livra : ils eurent “de mauvais désirs” (10:6) et se livrèrent à l'impudicité (c.à.d. à des relations sexuelles illicites, v. 8). Les cultes idolâtres de l'antiquité (où l'on jouait de la musique) étaient souvent accompagnés de prostitution “sacrée” et de pratiques immorales. La musique peut aussi stimuler les passions impures.
Dans le livre de Daniel, nous apprenons comment à Babylone, le roi Néboukadnetsar utilisait la musique au service de l'idolâtrie et de la glorification de l'homme : devant la statue d'or géante, un héraut proclamait : “Au moment où vous entendrez le son de la trompette, du chalumeau, de la guitare, de la sambuque, du psaltérion, de la cornemuse, et de toutes sortes d'instruments de musique, vous vous prosternerez et vous adorerez la statue d'or qu'a élevée le roi Néboukadnetsar. “ (Daniel 3:5) Six catégories d'instruments sont énumérées dans ce récit, plus “toutes sortes d'instruments”. Le roi et ses magistrats devaient connaître le pouvoir suggestif de la musique. La Bible le reconnaît aussi puisqu'elle répète quatre fois l'énumération de ces différents instruments (v. 5, 7,10,15) en liaison avec l'adoration de la statue.
Amos 6:5 parle aussi d'une musique religieuse qui n'est pas agréable à l'Éternel : “Ils extravaguent au son du luth (imitant sans doute les prophètes qui se servaient de ces instruments pour prophétiser), ils se croient habiles comme David sur les instruments de musique.” Dans le même livre, Dieu apostrophe vivement ceux qui font de la musique religieuse sans que leur cœur soit tourné vers lui : “Éloigne de moi le bruit de tes cantiques; je n'écoute pas le son de tes luths.” (Amos 5 : 23).
En relisant l'Ancien Testament sous l'angle de la musique, on est vraiment impressionné par l'importance qu'elle avait aussi bien dans la vie quotidienne que dans la vie religieuse personnelle et collective : tous les moments de la journée, toutes les époques de l'année sont imprégnées de chants appris ou improvisés, de jeux d'instruments divers. De la musique, toujours et partout.
Droit d'auteur:
M. Alfred Kuen et de M. Charles Eberli.
Par M. Alfred Kuen
Tout a été bouleversé par la venue de Jésus-Christ sur cette terre. Mais, dans ce pays de traditions ancestrales, la musique n'a pas perdu sa place. Le Nouveau Testament, il est vrai, contient relativement peu d'indications au sujet de la musique : à peine une douzaine de passages, deux seulement qui contiennent un ordre précis, pas de mention de la musique instrumentale. Souvenons-nous, cependant, que le peuple de la nouvelle alliance est resté, sur beaucoup de points, dans la continuité de celui de l'ancienne : son culte s'est calqué au début sur les rassemblements de la synagogue, les règles morales et les principes de vie donnés aux Juifs restaient valables pour le nouveau peuple de Dieu. Si les Hébreux avaient des raisons de louer l'Éternel, les chrétiens en ont encore bien davantage.
Le chant dans le Nouveau Testament
Le Nouveau Testament s'ouvre par un hymne prophétique : le Magnificat dans lequel Marie exalte le Seigneur pour sa grâce (Luc 1:46-55). Selon les coutumes du peuple hébreu, un tel poème pouvait seulement être chanté. La naissance du Sauveur a été annoncée par la plus étonnante chorale qu'on ait jamais entendue sur cette terre : un chœur de myriades d'anges a entonné le Gloria que des milliers de chrétiens ont repris après eux : "Gloire à Dieu dans les lieux très hauts et paix sur la terre parmi les hommes qu'il agrée." (Luc 2:14) Quelques jours plus tard, Anne puis Siméon ont laissé déborder leur joie de voir Celui que l'on attendait depuis des siècles. C'est par des hymnes de louanges qu'ils ont salué le Sauveur (Luc 2:22-38). Ces poèmes qui s'insèrent dans la tradition prophétique juive ont sûrement été chantés - comme ils le seront pendant des siècles par les chrétiens. Lorsque Jésus-Christ a grandi, il a certainement participé comme tous les autres Israélites au chant des psaumes de louange et de pénitence, à la synagogue comme au Temple, lors des cultes et des cérémonies diverses. Marc 14: 26 nous le précise pour le dernier repas qu'il prit avec ses disciples :"Après avoir chanté (les psaumes), ils se rendirent au mont des Oliviers." Les premiers chrétiens ont maintenu la tradition juive du chant des psaumes. Ils y participaient au Temple et les reprenaient entre eux dans les maisons. Ils devaient avoir vraiment l'habitude de chanter pour que dans une situation aussi critique que celle vécue par Paul et Silas dans la prison de Philippes, les cantiques jaillissent de leur cœur.
Psaumes, hymnes et cantiques spirituels
L'ordre de chanter est moins fréquent dans le Nouveau Testament que dans l'Ancien, mais il figure dans les épîtres aux Colossiens (3:16) et aux Éphésiens. Cette dernière constitue une sorte de testament spirituel de l'apôtre Paul adressé à l'ensemble des églises d'Asie mineure. Les exhortations qu'elle contient ont donc une grande valeur pour nous car elles sont un peu comme les dernières volontés de l'apôtre. Les impératifs de la deuxième partie de cette épître culminent dans l'exhortation : "Soyez remplis de l'Esprit" suivie de cinq verbes au participe présent : "vous entretenant par des psaumes, des hymnes, des cantiques spirituels, chantant et célébrant le Seigneur de tout votre cœur, rendant grâces pour tout à Dieu le Père, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, vous soumettant les uns aux autres..."(Éphésiens 5 :18-21). Le participe présent joue souvent le même rôle qu'un double point en français. Cela revient à dire que, d'une part, la plénitude de l'Esprit a pour conséquences le chant, la louange, l'action de grâces et la soumission réciproque, d'autre part, c'est en chantant les louanges de Dieu, en remerciant Dieu pour toutes choses, et en nous soumettant les uns aux autres que nous recevons une plus grande mesure de l'Esprit de Dieu. Ainsi le chant, nommé en premier et en deuxième lieu, est à la fois une caractéristique de la plénitude de l'Esprit et un moyen d'y accéder. C'est dire son importance pour notre vie spirituelle.
a) Diversité des cantiques
L'apôtre parle du chant de psaumes, d'hymnes et de cantiques spirituels. Par cette énumération il souligne l'importance de la diversité. La Bible nous transmet cent cinquante psaumes très différents les uns des autres, qui se chantaient sur des mélodies variées (dont certaines nous sont indiquées au début des psaumes). Pendant longtemps, on ne chantait que ces poèmes inspirés par l'Esprit de Dieu. Mais l'apôtre demande d'y ajouter des hymnes et des cantiques spirituels.
Il n'y a pas de stéréotypie en Dieu. Toute sa création reflète son amour de la diversité. Selon les temps et les circonstances, nous avons besoin tantôt d'un genre de musique, tantôt d'un autre. Tel genre convient aussi mieux à telle personne, tel âge, tel tempérament. Nous en tenons certainement compte dans le chant collectif. Si nous voulons sauvegarder l’unité de l'Église, essayons de lutter contre tout sectarisme musical qui privilégierait un seul genre aux dépens de tous les autres.
Lorsque nous entendons parler de psaumes, nous pensons automatiquement aux mélodies composées au XVIe siècle par Louis Bourgeois, Claude Goudimel et les autres chantres de Genève, de Lausanne, de Strasbourg, etc. Ces psaumes huguenots constituent effectivement un trésor inestimable que les jeunes générations négligent bien souvent. Mais le texte des psaumes a inspiré bien d'autres compositeurs au cours des siècles. Les mélodies accompagnant le Psaume 23 sont innombrables. Pourquoi se limiter à une seule version ? D'autres psaumes se chantent sous forme de chorals ou sur des mélodies modernes. Le recueil Psalm Praise a rassemblé 150 mélodies différentes, la plupart dues à des musiciens contemporains, dont beaucoup mériteraient d'être adaptées à des paroles françaises.
Le grand avantage des psaumes, c'est d'offrir un texte dont nous pouvons être sûrs qu'il plaît à Dieu puisqu'il l'a inspiré lui-même. Aux 150 poèmes du psautier, nous pourrions joindre bien d'autres textes poétiques dispersés dans les livres historiques et dans l'Apocalypse. Comme le dit le titre d'un recueil : "Chantons la Bible."
Les hymnes désignaient dans le grec classique des poèmes composés en hommage à un dieu ou à un héros. Nous trouvons des traces d'hymnes chrétiens dans l'épître aux Éphésiens (4:4-6; 5:14), mais aussi dans les Pastorales (1 Timothée1:17; 2:5; 2 Timothée 2:11-13) et dans l'Apocalypse (4:11; 5 :13; 7:12). Nous pouvons y ajouter tous les cantiques composés au cours des siècles et qui constituent l'un des plus précieux trésors de l'Église tout en nous souvenant que les hymnes des premiers chrétiens étaient très différents des nôtres : leurs vers, quoique rythmés, n'étaient ni rimés, ni d'un mètre égal. Au IVe siècle, c'est Ambroise de Milan qui introduisit les lignes mélodiques égales correspondant à un même nombre de pieds dans le chant d'église. Au XVIIIe siècle et XIXe siècle, il n'était pas rare de se servir de recueils contenant plusieurs milliers de cantiques. En explorant systématiquement les recueils de différents pays, on découvrirait certainement des joyaux qui ont résisté à l'usure du temps et qui brillent toujours du même éclat.
Là encore, nous devons nous défendre contre les préjugés qui nous feraient classer hâtivement comme "dépassés" des cantiques dont les paroles ont une valeur durable et dont la mélodie garde une jeunesse et une fraîcheur inaltérables.
Les cantiques spirituels étaient des improvisations spontanées soit sur des textes bibliques, soit sur des paroles composées également par l'auteur du chant. Dans le passage parallèle de l'épître aux Colossiens, l'apôtre ajoute ici : "sous l'inspiration de la grâce". C'est un mode de chant dont nous avons complètement perdu l'habitude. Nos frères et sœurs africains ont gardé cette forme de chant dans leur culte et la pratiquent assez facilement. Je me souviens d'un culte en plein-air à Bouaké auquel assistaient quelque 2 000 personnes; un Africain apporta, à la fin de ma prédication, un fétiche sur l'estrade. L'un des musiciens le saisit et improvisa un chant à plusieurs strophes, un peu sur le mode des prophètes : Regardez cette statuette, elle a des yeux et ne voit rien, des oreilles et n'entend pas, des bras et ne peut pas agir... Entre les strophes, l'assistance reprenait le refrain en le scandant de battements de mains. Ailleurs, un groupe de femmes improvisait des chants de louange durant une bonne demi-heure au début du culte, faisant également reprendre les refrains par l'ensemble des fidèles. Si l'on permet d'improviser des prières et des témoignages, pourquoi pas des chants dans des cultes auxquels l'auditoire participe très librement ? Ce serait une expérience bénéfique à trois conditions: que l'on essaie d'intégrer le plus possible l'ensemble de l'auditoire dans ce chant, que cela ne devienne pas la spécialisation d'un artiste qui se produirait pour faire de l'effet et que l'on reste le plus près possible du texte biblique.
"De tout votre cœur chantez à Dieu" (Colossiens 3 :16) ou "dans votre cœur". Puisque Dieu est le destinataire de ces chants, peu importe qu'ils soient chantés "dans le cœur" ou à haute voix, qu'ils soient ou non agréés par les musicologues qui n'apprécient guère les "chants du Réveil". Si quelqu'un chante de tout son cœur les louanges de Dieu, nous n'avons pas à le juger, même si son style ne nous convient pas - ce qui ne veut pas dire que nous soyons obligés de l'adopter, ni qu'il nous soit interdit d'éduquer son goût musical. Paul demande en premier lieu de ne pas juger son frère, ni de le mépriser s'il agit selon sa conviction pour le Seigneur (Romains 14:8-10). Néanmoins, il affirme ailleurs que si "tout est permis, tout n'est pas utile... tout n'édifie pas"(1 Corinthiens10:23) et le chrétien doit veiller à ne pas se laisser asservir par quoi que ce soit (1 Corinthiens 6:12) - principes sur lesquels nous aurons à revenir plus loin.
b ) Chanter en commun
Chanter est généralement au pluriel dans la Parole de Dieu. Il y a une bénédiction particulière sur le chant en commun. On peut s'entretenir (Éphésiens 5 :19; littéralement : se parler), s'instruire et s'exhorter ou s'avertir (Colossiens 3 :16) par le chant. Dire ensemble les mêmes paroles, au même rythme, avec la même nuance affective donnée par la mélodie, a un effet qui va bien au-delà des simples paroles. Chaque Réveil était accompagné d'un renouveau du chant collectif. Certaines églises mettaient autant d'accent sur ce chant que sur la prédication.
Il est facile d'écouter de la musique à n'importe quel moment, de s'en laisser pénétrer et envahir passivement. De plus en plus, il est tentant de se laisser entraîner par ses rythmes et ses décibels pour "vivre quelque chose", exprimer ses impulsions. Mais mon expérience d'une trentaine d’années avec de jeunes enfants à l'école, avec des adolescents dans de nombreux camps, avec des adultes dans des chorales me permet d’affirmer que les uns et les autres peuvent prendre goût au chant en commun. C’est une joie et un merveilleux enrichissement. Un peu de courage pour s'y mettre, un peu de temps pour s'y exercer et vous verrez que la joie de la participation active dépasse de loin celle de l'audition passive. Il n'est pas indispensable que l'effet soit d'emblée parfait, pourvu que vous chantiez de tout cœur !
c ) Jouez pour Dieu
Comme nous l'avons vu, certaines versions rendent ainsi le verbe psallô de Éphésiens 5:19 (parce que le chant des psaumes était toujours accompagné de jeux d'instruments). En effet, d'après M.C. Kurfee (p.16) qui résume les indications de 17 dictionnaires et lexiques grecs-anglais, le mot psallô a cinq sens parmi lesquels toucher les cordes d'un instrument de musique, c’est à dire faire de la musique instrumentale et toucher les cordes du cœur humain, c’est à dire chanter, célébrer Dieu par des louanges. Ces deux sens conviennent également à l'usage qu'en fait l'apôtre Paul. Le Psaume 150 et d'autres justifient pleinement la louange par la musique instrumentale. La musique est un don de Dieu. Comme tout don, elle est une source de joie légitime pour le chrétien." Dieu nous donne toute chose avec abondance pour que nous en jouissions" (1 Timothée 6:17) sans mauvaise conscience comme Dieu aimerait que nous jouissions de la beauté de la nature, des aliments qu'il nous offre (Ecclésiaste 3 :13), de l'amour (Ecclésiaste 9: 9), du travail de nos mains (Psaume 128:2), du bonheur (2 Chroniques 6:41), de la paix et du repos (Psaume 37 :11;122:6), bref : de la vie (Ésaïe 38:16). La musique chrétienne, ainsi que toute autre forme de l'art, n'a pas à se justifier par l'évangélisation. Comme H. Blocher l'a montré lors d'une rencontre d'artistes chrétiens (4.12. 83), Jésus-Christ met ses disciples en garde contre la tentation de l'utilitarisme : le parfum de grand prix répandu par Marie sur les pieds de Jésus-Christ a été bien utilisé ainsi, même si ce geste apparaît aux disciples comme une dépense inconsidérée (Jean 12:1-8). Mais rappelons-nous, c'est pour Dieu que la Bible nous exhorte avant tout à chanter et à jouer.
Si nous voulons redonner à la musique sa place dans le cadre chrétien, c'est cette vision de la louange, celle du chant et du jeu d'instruments pour Dieu qu'il faut avant tout faire partager aux autres chrétiens. C'est aussi cette perspective que nous imposent les dernières mentions de la musique dans la Bible, c’est à dire dans l'Apocalypse.
La musique dans l'éternité future
Dans l'éternité, après le déroulement de l'histoire humaine, le chant demeurera l'une des occupations des hôtes du ciel : les 24 vieillards chantent un cantique nouveau en l'honneur de l'Agneau immolé :
"Toi seul tu es digne De prendre le Livre,
Tu es seul capable
D'en briser les sceaux :
Tu as racheté
Pour Dieu, par ton sang,
Des hommes de toute race,
De toute nation,
Et tu as fait d'eux des rois
Et des sacrificateurs
Pour qu'ils servent notre Dieu Et pour qu'un jour ils président
Aux destinées de la terre" (Apocalypse 5:9-10)
Les 144 000 rachetés adorent Dieu dans le cantique :
"La victoire
Appartient à notre Dieu Assis sur le trône
Et à l'Agneau (immolé)"
Et tous les anges adorent Dieu en chantant :
"A notre Dieu Soit la louange !
A lui la gloire Et la sagesse !
Reconnaissance, Honneur et force
Et la puissance
Lui soient donnés
Pour tous les siècles ! Amen." (Apocalypse 7:10,12)
Lorsque le septième ange sonne de la trompette, de fortes voix entonnent l'hymne de victoire :" Le royaume du monde est remis à notre Seigneur et à son Christ ; et il régnera aux siècles des siècles" (11: 5). Ceux qui ont vaincu la bête et son image et le nombre de son nom se tiennent "debout sur la mer de verre, ayant des harpes de Dieu. Et ils chantent le cantique de Moïse, le Serviteur de Dieu, et le cantique de l'Agneau." (15 :2-3) Dans deux de ces passages, Jean utilise le mot "dire" au lieu de chanter, mais cela ne doit pas nous troubler puisque, dans les deux autres, il précise qu'ils "chantaient en disant" (5:9-10; 15:3). "La prédication et l'évangélisation cesseront dans le ciel (1 Corinthiens 13 : 8) mais la musique de l'adoration continuera."(R.D. Dinwiddie Christianity Today 15.7.83).
En résumé :
Nous retenons de ce rapide survol de la musique dans la Bible :
Elle est au moins aussi ancienne que l'humanité.
Dès le début, le chant fut associé au jeu d'instruments divers.
Le chant et la musique instrumentale ont joué un grand rôle dans la vie d'Israël. Ils constituaient la principale activité artistique de ce peuple.
Toutes les cérémonies, tous les aspects de la vie quotidienne étaient encadrés par le chant et la musique qui exprimaient adoration et reconnaissance, joie et douleur, amour et haine.
Tous les aspects de la musique actuelle : solis, chœurs, musique purement instrumentale se trouvent déjà dans la Bible et sont associés au culte.
Le caractère de la musique instrumentale hébraïque était généralement joyeux mais non bruyant. L'orchestre comprenait une majorité d'instruments à cordes. Les trompettes étaient jouées seulement par les prêtres et servaient principalement d'appels sonores. Les chants par contre, étaient sonores. La Bible parle de "cris de joie" (Psaume 98 : 6; 47:2, 6) qui "furent entendus au loin" (Néhémie12:43).
Souvent les chants étaient du genre antiphoné ou responsorial.
Toute la Bible était chantée. Les notations des anciens manuscrits hébraïques permettent de reconstituer le chant de l'époque de David et de Salomon.
À côté des musiques consacrées à Dieu, la Bible mentionne aussi des musiques maléfiques destinées à entraîner dans l'idolâtrie et l'immoralité.
Le chant chrétien a repris les principales caractéristiques du chant synagogal hébraïque. Les chants des premiers chrétiens étaient variés, essentiellement orientés vers la louange.
Droit d'auteur:
M. Alfred Kuen et de M. Charles Eberli.
Par M. Alfred Kuen
La formation musicale
Tout don que Dieu nous confie implique aussi une responsabilité : celle de l'utiliser à sa gloire et de le cultiver. D'où l'importance du ministère musical dans l'église.
Sous l'ancienne alliance, on ne craignait pas d'y mettre le prix : 4000 Lévites mis à part "pour louer Dieu avec les instruments" (I Chron. 23 : 5), formés par 288 enseignants (25:7) qui leur apprenaient leur art pendant plusieurs années. Et de nos jours, existe-t-il des ministères musicaux à plein temps dans nos églises et nos œuvres évangéliques européennes (à part ceux qui sont payés par nos frères américains) ? C'est la preuve de notre manque d'intérêt pour un tel ministère. Nous nous plaignons souvent dans nos pays de la pauvreté du chant, de la mauvaise qualité de la musique écoutée par les jeunes, du rôle néfaste de certaines musiques du monde. Mais avons-nous la vision de consacrer du temps et de l'argent:
à faire apprendre un instrument à nos jeunes pour accompagner les chants et en apprendre de nouveaux ?
à leur donner une formation musicale valable ?
à réserver une part de nos rencontres à cette formation des membres ?
à détacher certains chrétiens pour un ministère musical ?
à cultiver notre voix en vue d'un ministère à la gloire de Dieu ?
Cette formation musicale dont bénéficierait en premier lieu l'église pourrait aussi être un moyen d'atteindre certains jeunes de l'extérieur, particulièrement dans des localités où les écoles de musique ne mettent pas une telle formation à la disposition de la population. Elle pourrait, par des sessions de formation chorale ou instrumentale communes, contribuer à un rapprochement des diverses églises évangéliques d'un même lieu ou d'une région. Il suffit souvent d'un conseil, d'un exemple parlant pour rendre le ministère musical plus efficace.
Les exigences du ministère musical
a) Le fondement biblique
Sous l'ancienne alliance, les musiciens du Temple étaient des Lévites soumis aux mêmes obligations que leurs frères. En particulier, ils ne possédaient pas de patrimoine héréditaire comme les autres tribus, Dieu lui-même était leur héritage (Nomb.18:20; Deut.10:9). Ils devaient être entièrement consacrés au service du sanctuaire. Ils vivaient des dîmes (Lév. 27:30-33), des prémices des récoltes (Ex. 23:19) et des premiers-nés des troupeaux (Ex. 13:12) ainsi que de certaines portions de sacrifices. Ils partageaient ces biens avec les sacrificateurs.
Ces précédents bibliques peuvent justifier un ministère musical à plein temps au service de l'église. Ils fondent aussi les exigences qu'une assemblée est en droit de poser à tous ceux qui s'occupent d'un tel ministère, qu'il soit à plein temps ou non. Vic Delamont l'a formulé ainsi : "Seuls les musiciens qui vivent de manière exemplaire devraient être utilisés dans l'église. Ceux qui ont un ministère public devraient posséder les mêmes qualifications que les autres conducteurs de l'église."
II y aurait donc un ministère musical comme il existe un ministère d'enseignement, de pasteur ou d'évangéliste. Aux États-Unis, c'est un fait reconnu, et chaque église a son directeur musical, parfois même deux ou trois. Pour stimuler cette vision dans nos pays francophones, certaines de ces églises ont même délégué des musiciens en Europe en continuant à les soutenir. Ces frères ont exercé - et exercent encore - parmi nous un ministère très béni et fort apprécié. Ils sont pour nous des modèles de ce que l'on peut entendre sous le terme de "ministère musical", s'acquittant avec humilité et compétence d'une tâche souvent difficile, ingrate et peu comprise. Toutefois, leur travail parmi nous ne sera efficace que dans la mesure où ils nous auront donné envie de les imiter - comme le missionnaire ne s'acquitte de sa mission que s'il suscite suffisamment de vocations pour ne plus être indispensable.
Envisagerons-nous un jour que des jeunes se forment en vue d'un tel ministère et l'exercent ensuite à plein temps dans leur église - ou dans plusieurs églises de la même localité ? Dans ce cas, les uns et les autres devront être au clair sur les exigences de ce ministère. Ce qui est dit d'un ministère à plein temps est aussi valable dans une certaine mesure pour toute activité musicale bénévole.
b) Les dispositions personnelles
Vic Delamont demande que les personnes qui participent à un programme musical
reconnaissent qu'aimer Dieu et sa Parole est aussi important que d'aimer la musique
aient un cœur brûlant d'amour pour les perdus, cherchant à les toucher et à contribuer à leur développement pour le Christ, sachant que le ministère musical a sa place dans ce programme.
aient une vue biblique de la place de la musique, en accord avec les responsables et les membres de l'église dans laquelle elles collaborent
soient des personnes équilibrées, patientes, stables sur le plan affectif et émotionnel, dont l'enthousiasme soit tempéré par un solide bon sens et un brin d'humour,
aient des dons d'animation (même un minimum de don peut se développer dans des stages appropriés),
soient ouvertes aux idées des autres et aux nouvelles formes musicales,
qu'elles aient un bon contact avec les autres et une maturité spirituelle, psychologique et sociale et soient prêtes à collaborer avec les autres, donc sachent travailler en équipe sous l'autorité des anciens et d'un comité musical (p. 26-29).
Kenneth Osbeck insiste aussi sur l'aptitude au travail en équipe. Le directeur musical, dit-il, doit apprendre à travailler en harmonie avec le conseil de l'église, le pasteur et le comité musical. "C'est un fait - et un fait tragique - que beaucoup de difficultés sont nées dans les églises parce que des responsables, et en particulier des responsables musicaux, n'ont jamais appris à transiger et céder, s'il le faut, sur des opinions personnelles afin de maintenir un esprit d'unité dans l'œuvre du Seigneur. On a dit avec raison que la marque d'un bon leader n'est pas la force avec laquelle il arrive à faire passer ses plans mais le fait de réaliser effectivement ses desseins tout en gardant la collaboration et le soutien de ses associés".
Sous ce rapport, J.S. Bach fut certainement un artiste modèle, très peu "artiste" dans le sens qu'a pris ce terme : il était un père de famille exemplaire, s'acquittant des devoirs de sa charge avec une fidélité scrupuleuse, malgré les brimades, les injustices et les incompréhensions qu'il a dû subir.
c) Artiste chrétien ou chrétien artiste ?
Dans le monde, le talent constitue souvent un laissez-passer pour une "vie d'artiste" ; comprenez sous ce terme tout ce qui s'écarte d'une vie "bourgeoise" traditionnelle. Les exigences du métier (veillées tardives, longues répétitions) imposent souvent un rythme de vie différent de celui des autres gens. La communion créée par la musique et la griserie du succès incitent certains artistes à se mettre au-dessus des règles morales ordinaires et à se distinguer du commun des "mortels" par une liberté de mœurs que d'aucuns appellent libertinage. L'artiste chrétien, qui côtoie ses collègues non croyants durant sa formation et par ses contacts professionnels, devra sur ce point aussi nager contre le courant et apporter le témoignage d'une vie transformée. Il n'est pas un "monstre sacré" qui doit se singulariser par son habillement, ses opinions originales ou son style de vie, mais un serviteur de Jésus-Christ qui met à la disposition de son Dieu le don qu'il a reçu et qui s'efforce, en équipe avec les autres responsables de l'église, de servir ses frères.
Certains jugeront peut-être ces exigences trop sévères, mais l'expérience en confirme le bien-fondé : chaque fois que l'on a cru pouvoir fermer les yeux sur certaines disparités entre la vie du musicien (ou du chanteur) et son témoignage chanté, cela s'est soldé par un fiasco dont les conséquences ont parfois été désastreuses. C'est pourquoi mieux vaut renoncer à la contribution d'un musicien de talent s'il n'a pas encore la maturité requise ou si sa vie n'est pas en accord avec les principes bibliques plutôt que de le mettre en avant et de l'exposer - lui et ses auditeurs - à l'éventualité d'une "occasion de chute".
En lisant ces différentes considérations, vous vous direz sans doute que ce sont des dispositions que tout chrétien possède déjà - ou du moins qu'il aimerait développer et que le Saint-Esprit fait peu à peu s'épanouir en lui. Vous avez certainement été frappés par ces changements de dispositions, de manières de vivre de certains, et qui vont se consolidant s'ils restent solidement ancrés dans la Parole de Dieu et dans l'église. C'est là l'essentiel pour qui aspire à un ministère musical. Comme pour celui qui aspire à un autre ministère de responsable dans une église (voir 1 Tim. 3 et Tite 1), les qualifications spirituelles, personnelles, familiales et sociales sont primordiales et déterminantes.
Mais est-ce suffisant pour envisager une activité musicale ? Certainement pas. Celui qui aspire à être ancien dans une église doit être "capable d'enseigner", donc avoir le don correspondant. Il en est de même pour celui qui aspire à un ministère musical. Il doit posséder des dons innés et une certaine compétence technique. Mais attention : ne nous laissons pas décourager par ce que nous disent ci-dessous nos frères américains à ce sujet ! Dieu ne méprise pas "les jours des petits commencements" (Zach. 4:10) : les essais timides et maladroits, les chorales en formation, les animateurs débutants. Mais qu'on n'en reste pas là ! Il existe aujourd'hui beaucoup de moyens de se perfectionner : stages divers, écoute de disques et de cassettes, concerts de bonnes chorales, rencontres internationales. Celui qui a l'humilité de reconnaître ses lacunes et la volonté d'arriver ne se laissera pas abattre par un manque de technicité. Avec le temps, l'expérience, l'aide et les conseils des participants et des responsables de son église, il parviendra peu à peu à acquérir cette qualité essentielle entre toutes "de transformer de simples notes et paroles en messages de beauté et de bénédiction" (K. Osbeck, 80 p. 39).
d) Les qualifications techniques
Sur le plan technique, le responsable musical devrait avoir une bonne formation qui lui permette de lire à vue les différentes voix d'un chant, un bon sens rythmique et une oreille sensible. Avec sa sensibilité artistique, il saisit le caractère particulier d'un morceau et son imagination créatrice lui permet de faire des arrangements originaux, de composer éventuellement des accompagnements instrumentaux pour faire ressortir le message central d'un texte musical. Sur ce plan technique, l'artiste chrétien devrait avoir des exigences au moins égales à celles de ses collègues non croyants. En effet, il travaille non pour sa gloire ou pour le plaisir de ses auditeurs, mais pour Dieu. Or, comme le dit R.D. Dinwiddie : "Dieu est un parfait musicien, il sait si un morceau a été préparé sérieusement ou "bricolé" sans soin ; il note chaque détail, et rien ne lui échappe. Il sait si la musique a quelque chose de valable à dire, ou si elle révèle l'appauvrissement créatif de l'auteur, du compositeur ou de l'interprète - ou de tous les trois. Le fait que, non seulement il accepte, mais qu'il désire nos sacrifices de louanges imparfaits, est un miracle de son amour et de sa grâce. Mais nous abusons de sa générosité si nous pensons avoir droit à sa gratitude en lui offrant n'importe quelle qualité ou si nous croyons qu'il ne saurait aimer que ce qui a nos préférences... L'artiste chrétien a, encore plus que d'autres musiciens, l'obligation de viser à la meilleure qualité possible, dans le répertoire comme dans l'interprétation. Nous devrions intensément désirer les applaudissements de Dieu" (Christianity Today 15.7.83 p. 20).
Une telle vision peut transformer le ministère musical dans l'église et motiver une formation qui fait trop souvent défaut aux artistes chrétiens.
Art et foi
Peut-être les exigences du ministère musical seront-elles le mieux résumées par ces paroles du célèbre guitariste Lucien Battaglia qui fut l'élève du grand Segovia et que le pasteur R. Barilier a reproduites dans la Nouvelle Revue de Lausanne du 15.12.84. Interrogé sur les rapports de sa pratique musicale avec sa foi en Jésus-Christ, il a répondu ce qui suit :
"Se garder dans l'humilité, pour un artiste chrétien, n'est rien d'autre que l'expression toute simple de la vérité. Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? demande l'apôtre Paul. Et si tu l'as reçu, pourquoi t'enorgueillir comme si tu ne l'avais pas reçu ?"
"Je m'efforce de mettre à sa juste place le travail musical : une préparation aussi complète que possible dans le cadre de mes obligations. Ayant accompli le possible, je remets ensuite à Dieu ce travail nécessairement imparfait, afin qu'il daigne le bénir et le faire fructifier. De même, je m'efforce de me délivrer du trac et de rester dans la paix, en priant avant chaque spectacle, jusqu'à ce que j'aie la certitude d'avoir obéi au précepte évangélique : Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu...; déchargez-vous sur lui de tous vos soucis, car il prend soin de vous."
"Il n'appartient pas à un artiste chrétien de souhaiter être élevé. En se gardant de tout désir de vaine gloire, on se débarrasse de la source principale du trac."
"Enfin et surtout, il me paraît essentiel de me garder transparent devant Dieu, en confessant tout péché qui attristerait son Esprit Saint, et de prier pour que chaque personne du public perçoive à travers ma musique quelque chose de la beauté, de l'amour, de la paix du Seigneur."
"Pour cela, je dois prier afin de ne pas être un obstacle, car la vanité, l'orgueil prétendument légitime de l'artiste est un chiendent toujours prêt à repousser..."
"L'expression musicale ne peut être dissociée de son "vecteur" humain. On joue comme l'on est, ce que l'on est ; la tricherie n'est pas possible. Le musicien chrétien sera donc perçu dans la vérité de son état spirituel réel."
"Cela n'implique pas a priori un niveau technique élevé : des musiciens débutants peuvent faire ressentir la richesse de leur vie intérieure, alors que de grands virtuoses peuvent offrir des coquillages aussi splendidement nacrés que vides de toute richesse spirituelle - ou même humaine quelquefois."
"Cependant, on prendra garde de ne pas suspecter toute "technicité" ; ni de glorifier l'ignorance et l'amateurisme sous le prétexte que l'Esprit suffit. Or, comme disent les Proverbes, le "manque de science n'est bon pour personne, et celui qui précipite ses pas tombe dans le péché" Que de fois, sous prétexte de spontanéité plus ou moins charismatique, on précipite ses pas en négligeant la discipline bénie de l'étude et le temps de la maturation !"
"Sommes-nous toujours bien conscients de la majesté de Celui qui nous appelle ?"
"Célébrez Dieu en musique, célébrez-le !" dit un psaume.
"Célébrez notre roi, célébrez-le ! Car le roi de toute la terre, c'est Dieu. Célébrez-le par le chant le plus beau !"
Droit d'auteur:
M. Alfred Kuen et de M. Charles Eberli.
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